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Séminaire de Jean-Pierre Cavaillé (2001-2013)

2006-2007 : Pour une histoire de l'incrédulité à l'époque moderne

Résumé

Le séminaire, associé cette année aux conférences complémentaires d'Alain Mothu, s'est proposé de couvrir le plus largement les domaines où l'incrédulité se manifeste (oralité, comportements, disciplines et pratiques scientifiques, philosophie, beaux arts, musique), considérés dans leurs ancrages sociaux, afin de poursuivre la réflexion collective sur de nouvelles manières d'appréhender l'histoire de l'incrédulité à l'époque moderne. Au fil de nos interventions et surtout des apports des participants et des invités du séminaire plusieurs questions se sont dégagées.

1- D'abord, la question de fond, abordée par Alain Mothu, sur la nature et les relations réciproques de la croyance et de l'incroyance. De quoi fait-on l'histoire quand on affirme faire l'histoire de la croyance religieuse et tout aussi bien quand on se propose d'écrire l'histoire de l'incrédulité ? Cette question est celle de psychologie de la croyance et du doute, c'est-à-dire des formes de l'adhésion aux contenus des énoncés de croyance religieuse et des formes de mise en doute et en cause de cette croyance, à laquelle on donne le nom de « foi », pour la distinguer d'autres formes du croire considérées comme plus faibles ou d'un autre ordre. Mais ce privilège de la « foi », l'affirmation qu'elle est une croyance spécifique, apparaît comme une construction, un produit et non certes la condition du discours institué et autorisé qui l'affirme.

2- La question du « bricolage », dans la réception, l'assomption et la critique des croyances religieuses abordées à l'échelle individuelle, telle que l'a traitée en particulier Jean-Pierre Albert dans son intervention, sur la base d'un anthropologie naturaliste et en référence avec les acquis de la psychologie cognitive, à travers des exemples empruntés au registre d'inquisition de l'évêque Fournier. Les analyses proposées par Federico Barbierato des multiples cas d'irréligion qu'il a étudiés à Venise entre 1630 et 1730 à Venise, allaient tout à fait dans le même sens ; une irréligion constituée d'éléments communs et pourtant extrêmement diversifiée, « créative » sur le plan individuel. C'est un semblable bricolage culturel des savoirs et des croyances que nous a décrit Jean Letrouit, qui s'est attaché à décrire une étrange hérésie des adeptes d'une religion solaire dans l'Espagne du xvie siècle. Enfin, nous ont paru relever de procédures similaires les dispositifs d'adaptation et d'accommodement de l'alchimie aux dogmes du christianisme que nous ont présenté, lors d'un débat très animé, Antoine Calvet, Didier Khan, Jean-Marc Mandosio et Sylvain Matton.

3- La question des frontières poreuses entre l'irréligion et les dissidences religieuses plus ou moins radicales, abordée par l'exposé de J. Letrouit. Il en va de même des formes de mysticisme (alumbrados, etc.) dont nous a parlé Sophie Houdard, invariablement accusés d'« athéisme », entre autres par le théologien calviniste intransigeant Gisbert Voet dans son De Atheismo, que nous avons travaillé au cours d'une autre séance. De même, Luca Addante nous a montré comment l'Ateismo trionfato de Campanella était nourri de cette culture de religiosité dissidente, avec lesquelles le philosophe incarcéré partage des éléments doctrinaux et des procédures de dissimulation identiques.

4- Nous avons envisagé cette question controversée de la dissimulation en amont des modes d'écriture oblique, en nous interrogeant sur les critères fluctuant d'admissibilité, ou d'acceptabilité et d'inacceptabilité des énoncés irréligieux, nous obligeant à rependre les questions de censure et d'autocensure des textes et de la parole en termes de conflits de groupes et de rapports de force en évolution constante, qui décident de ce qui peut ou ne peut pas être dit publiquement, à un lieu et un moment donné, sans risquer la persécution, mais d'abord de manière à rester crédible, à être pris ou sérieux et éventuellement toléré. Cette approche nous a obligé à tenir le plus grand compte de tout ce qui sépare et différencie la parole et les écrits publics de la parole et des écrits privés ou semi-privés, comme nous l'avons mis à l'épreuve lors de la séance sur le libertinage vénitien, où les deux niveaux d'analyse étaient mobilisés, et à l'occasion d'une lecture des manuscrits Patin rapportant les entretiens privés de Gabriel Naudé.

5- S'impose alors à l'attention la question de l'extension sociale de l'irréligion, car il nous est bien apparu, à la lecture de l'ouvrage de Barbierato qu'il faut tenter d'aller au-delà de la seule production de textes publiés pour étudier l'irréligion, sans quoi l'on se condamne à considérer celle-ci uniquement comme un phénomène élitaire alors que d'autres formes de documentation nous montrent bien qu'il a existé une large circulation sociale d'énoncés et de pratiques perçus comme irréligieux par les contemporains. C'est dans cet ordre d'idée que s'inscrit la question de la participation des femmes aux manifestations et à la transmission de l'irréligion, telles que l'on abordé à cette occasion Sophie Houdard et Marion Lemaignan.

6- La question enfin de la constitution et de la transmission diachronique des énoncés de l'irréligion et de ses formes culturelles privilégiées, dont nous avons eu un brillant exemple avec l'exposé de Gianni Paganini. Cette question, plus classique peut-être que les précédentes, est évidemment centrale dans le cadre d'une histoire qui se veut une histoire intellectuelle, mais elle ne nous semble pas séparable d'une histoire sociale, si l'on pense que les conditions sociales de la production et de la circulation des savoirs ont directement à voir avec les formes et les modalités de la transmission (l'écrit ou l'oral, l'enseignement ou la conversation, les dispositifs rhétoriques d'énonciation, etc.) et donc, nécessairement, avec les contenus mêmes de savoir. C'est dans ce cadre que s'inscrit le projet d'une histoire politique des pratiques de représentation et d'énonciation de l'incrédulité, susceptible d'intégrer tous les paramètres réflexifs que nous venons de passer en revue.

Publications

Articles et contributions

•« Non est hic . Le cas exemplaire de la protection du fugitif », Les dossiers du Grihl, Cavaillé-3, Secret et mensonge. Essais et comptes rendus, [En ligne], mis en ligne le 9 juin 2007. URL : http://dossiersgrihl.revues.org/document300.html .

•Simulation et dissimulation chez Louis Marin », Les dossiers du Grihl, Cavaillé-3, Secret et mensonge. Essais et comptes rendus, [En ligne], mis en ligne le 9 juin 2007. URL : http://dossiersgrihl.revues.org/document405.html.

•Écrire de la prison et sur la prison sous l'Ancien Régime, in J. Bessière et J. Maár (dir.), « L'Écriture emprisonnée », Cahiers de la Nouvelle Europe. Collection du Centre Interuniversitaire d'Études Hongroises n° 7, Paris, L'Harmattan, 2007, p. 53-60.

•L'extravagance gasconne dans le Gascon extravagant : un déguisement « pour parler librement de tout », Les Dossiers du Grihl n° 1, juin 2007, url : http://dossiersgrihl.revues.org/document260.html.

•Écriture et prison sous l'Ancien Régime, présentation au dossier, « Écriture et prison au début de l'âge moderne », Cahiers du CRH, n° 39, 2007, p. 7-14.

•Les écritures carcérales de Tommaso Campanella et Giambattista Marino, « Écriture et prison au début de l'âge moderne », Cahiers du CRH, n° 39, 2007, p. 39-93.

•Le jeu des autorités dans l'Apologie de Machiavel de Louis Machon, in D. Foucault et P. Payen, dir., Les Autorités. Dynamiques et mutations d'une figure de référence à l'Antiquité, Grenoble, Jérôme Millon, 2007, p. 59-73.

•Le remède par la dissociation. Le moment libertin, Penser / rêver, n° 11, printemps 2007, « La maladie chrétienne », p. 181-198.

•Libertinage ou Lumières radicales, in C. Secrétan, T. Dagron, L. Bove (dir.), Qu'est-ce que les Lumières « radicales » ? Libertinage, athéisme et spinozisme dans le tournant philosophique de l'âge classique, Paris, Éditions Amsterdam, 2007, p. 61-74.

•« Fede del carbonaio » e tradimento dei poveri, Studi Storici, 2006, n° 4, p. 1151-1159.

•Antonio Rocco, Alcibiade enfant à l'école. Clandestinité, irréligion et sodomie, Tangence, été 2006, n° 81, p. 15-18.

•Présentation à Jean Meslier, Il Memoriale di un prete rivoluzionario nella Francia del Re Sole, introduzione, scelta dei testi e traduzione di Francesco Tanini, Roma, Generoso Procaccini Editore, 2006, p. 9-17.

Nota Bene

Le séminaire est suspendu pour la durée de l'année universitaire 2007-2008

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